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Micheline Anne Hélène Montreuil dans le journal La Presse



 

Samedi 23 novembre 2002

Le transgenre Micheline Montreuil
Sa vie en rose

Par Sylvie Saint-Jacques du journal La Presse de Montréal


 

«Les gens confondent le fait de vouloir s'habiller en femme avec la négation du masculin.
Ce n'est pas une affaire de fétichisme.
Pour un transgenre, s'habiller en femme n'est pas une perversion, c'est simplement un goût.»

Ni transsexuelle ni gaie, Micheline Montreuil a choisi de vivre autrement.
 
 

Portrait d'un transgenre.

On n'a rien contre Mado Lamotte qui anime un bingo dans le Village gai ou qui chronique à Christiane Charette en direct. Pour la fête de matante Yolande, on sort dans un cabaret de personnificateurs féminins pour assister à des performances de «lipsync» sur des airs de Barbra Streisand. En période de grande audace, on fera même acte de présence au défilé gai où l'on complimentera les travelos sur la grâce de leurs jambes élancées. Mais quand, à la ville et en plein jour, un Pierre avocat et prof de cégep se transforme en Micheline blonde et fardée, la tolérance se fait soudainement plus frileuse. Récit d'une bataille à la «Stonewall» d'une «fille» qui a du caractère.
 
 

Des décennies à rattraper

Depuis le 11 novembre dernier, Micheline Montreuil existe officiellement. Après cinq ans de lutte acharnée contre le directeur de l'État civil, l'ancien Pierre Montreuil, avocate de Québec, a obtenu gain de cause dans sa croisade pour faire marquer de sa féminité son nom officiel. Pourquoi s'être ainsi battu et indigné pour ce qui semble être une simple formalité? Parce que dans un monde où l'acceptation des minorités sexuelles dans certains milieux conservateurs n'est pas encore gagnée, celle des transgenres a quelques décennies à rattraper, explique le transgenre, rencontré cette semaine à Québec.

En quoi diffèrent les transgenres des travestis et des transsexuels? Sans changer de sexe (comme le font les transsexuels), les transgenres sont des personnes qui décident de vivre sous l'apparence vestimentaire de l'autre sexe d'une façon régulière, et non pas juste à l'occasion comme les travestis.

«Les transsexuelles (ce que je ne suis pas) se sentent dans le mauvais corps. Dès le plus jeune âge, elles veulent apporter des transformations. Pour moi, c'est arrivé plus tard, c'est à 16 ans que j'ai essayé mon premier soutien-gorge. Mais je ne renie pas pour autant mon identité masculine», explique Micheline Montreuil, qui parle toujours de sa personne en utilisant le féminin et qui dit continuellement «Moi, je suis une fille...».

Michel Dorais, chercheur au département de sciences sociales de l'Université Laval, rappelle que les transgenres existent depuis la nuit des temps et ont été accueillis différemment selon la tradition de chaque culture. «Ce n'est pas un phénomène nouveau et on sait que ça existait chez les tribus amérindiennes. Aujourd'hui, cela fait moins partie de nos traditions.»

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Sortir en robe du placard

Pas facile d'être un homme qui s'habille en femme dans la galaxie de Mars et de Vénus. Maintenant que le changement de nom est officiel, Micheline Montreuil mène encore une bataille juridique pour faire annuler sa démission comme enseignant parce qu'elle affirme avoir été victime d'un congédiement déguisé. Il s'agit d'ailleurs du but ultime de celle qui réclame aujourd'hui d'être réintégrée à titre d'enseignante en techniques juridiques.

C'est au début des années 1980 que l'alter ego féminin de Pierre Montreuil a commencé à prendre du galon et à s'imposer graduellement. Avant 1997, Pierre enseignait en «homme», mais Micheline sortait de temps en temps dans les lieux publics. Le directeur de son département l'aurait aperçu dans un centre commercial et n'aurait pas apprécié la double personnalité de son employé, qui vivait alors et vit encore en couple avec une femme.

Le travesti Micheline est devenue transgenre, à partir du moment où Me Montreuil a perdu son emploi au Collège François-Xavier Garneau, en 1997. «Je n'avais plus rien à perdre, alors Micheline pouvait sortir plus librement.»

Sa conjointe l'a alors quitté, incapable de vivre avec un homme devenu femme, mais il a depuis refait sa vie avec une autre femme, Michèle Morgan, qui accepte Micheline telle qu'elle est.

Cas unique Michel Goulet, chercheur au département de sexologie de l'Université du Québec à Montréal, est chargé d'effectuer les suivi cliniques, psychiatriques et psychologiques des personnes qui font la demande d'un changement de sexe, à l'hôpital Saint-Luc. Il estime le cas de Micheline Montreuil assez unique dans le champ de la recherche en sexologie.

«Cela reflète une réalité un peu plus nouvelle. Contrairement aux gens que nous voyons en clinique, qui se soumettent à la chirurgie et à l'hormonothérapie, les transgenres ne demandent généralement pas de modification quant à leur identité officielle. Cela soulève certaines questions à savoir si ce changement relève du bien-être de la personne ou d'une revendication sociale.»

Puisque les transgenres vivent souvent leur condition dans le secret et l'anonymat, il est difficile, selon Michel Goulet, de les recenser et d'estimer le nombre des membres de cette communauté. On apprend toutefois que le phénomène gagne du terrain aux États-Unis et que des histoires similaires à celle de Micheline Montreuil surgissent de façon ponctuelle. «Un collègue me parlait récemment d'un professeur dans une université de la Colombie-Britannique qui mène une lutte similaire.»

Selon Michel Dorais, de l'Université Laval, la plus grande originalité de Micheline Montreuil est d'avoir choisi de vivre sa transition ouvertement. «Elle n'est certainement pas la seule à avoir vécu une telle situation. En tant que chercheur et thérapeute, j'ai connu des gens qui faisaient des métiers très traditionnels qui vivaient des choses similaires. La plupart des gens qui vivent ainsi changent de ville, de métier, de milieu d'appartenance. Si elle avait changé de province ou de pays, personne n'en parlerait ou ne poserait des questions. Elle a démontré beaucoup de courage en vivant cette transition sans essayer de la camoufler», juge le chercheur.

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Résiste, prouve que tu existes

La sortie publique de Micheline a entraîné son lot de complications. Les employeurs ne sont pas exactement enthousiastes à l'idée d'ajouter la catégorie «transgenre» à la liste des minorités visibles à embaucher par souci de représentativité. En effet, les 700 demandes d'emplois faites par Micheline, durant les cinq dernières années, ont résulté en seulement 15 entrevues. «Un seul employeur a eu le courage de me dire qu'il ne m'engageait pas à cause de mon habillement», a-t-elle dit.

Du haut de ses six pieds, avec un physique imposant et une démarche masculine combinée avec l'allure vestimentaire d'une employée de bureau, la blonde Micheline Montreuil intrigue et dérange. Les repères et les zones de confort se brouillent en sa présence. Comme si le plus sérieux de vos collègues de travail improvisait une chorégraphie sur un air de Barry White, en plein mardi après-midi. Son histoire cadrerait parfaitement dans un épisode de Ally McBeal.

«Les gens confondent le fait de vouloir s'habiller en femme avec la négation du masculin. Ce n'est pas une affaire de fétichisme. Pour un transgenre, s'habiller en femme n'est pas une perversion, c'est simplement un goût.» D'un ton grave et déterminé, Micheline Montreuil raconte dans les détails comment elle en est venue à vivre cette double identité. Pardonnez l'expression, mais on la trouve vachement culottée de se battre contre vents et marées pour le droit à l'épanouissement complet de sa Micheline profonde. D'où lui vient un tel courage?

«Je dirais que j'ai du caractère. Quand j'ai passé en cour, j'ai fait référence à mon ancêtre Louis-Joseph Papineau. Le juge m'a demandé si j'étais orgueilleuse. Je lui ai répondu que non, mais que j'étais fière de ce que je suis. J'aimerais évidemment avoir moins de difficultés dans la vie, rencontrer des gens plus tolérants. Mais je pense que dans une ou deux générations, les gens seront plus ouverts. Saviez-vous qu'au début des années 1970, la présidente de l'Association des transsexuelles a été mise en prison parce qu'elle portait une robe dans la rue?»

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La fierté transgenre

Fondamentalement, c'est le droit de vivre une vie normale et «ordinaire» que revendique Micheline Montreuil dans ses batailles juridiques. «Mon avantage est qu'ayant une bonne culture, une bonne éducation, je peux me débattre au point de vue professionnel. Le problème de plusieurs transgenres est qu'ils se retrouvent à faire de la prostitution ou des emplois au noir... Les gens veulent qu'on se case dans un sens ou dans un autre, mais ils n'acceptent pas que l'on soit quelque part dans le milieu.»

Si Pierre est né, Micheline est quant à elle devenue. Moins par malaise d'être homme que par curiosité d'être femme. «J'aimais les sujets de conversation des femmes et leur mode vestimentaire, et il me semblait que je me sentais plus confortable dans cet univers. Cela ne veut pas dire qu'on renie le monde des hommes.»

Pour exister, Micheline a perdu son emploi, sa conjointe et plusieurs amis. «Ça prend un homme drôlement fort et fier comme je suis, pour faire une femme forte et fière comme je suis.» Cette phrase, Micheline Montreuil la brandit comme un slogan quand on lui demande pourquoi elle insiste pour prendre l'identité de ce qui est encore considéré comme le «sexe faible».

«Peu d'hommes sont aussi ridiculisés et méprisés dans notre culture que les hommes considérés féminins. En abdiquant sa supposée supériorité virile (qui ne supporterait guère le moindre relâchement), il se place en position d'infériorité par rapport aux autres hommes», écrit Michel Dorais.

Micheline Montreuil connaît bien cette attitude de mépris mais avoue aujourd'hui que le regard des autres lui importe assez peu.

«Le problème des gens, c'est leur propre insécurité. Les hommes, quand ils nous rencontrent, pensent que leur pénis risque de tomber par terre. Plusieurs hommes, par un esprit macho traditionnel, ne peuvent pas comprendre pourquoi un membre du sexe supérieur veut faire partie de sexe inférieur.»

Micheline Montreuil n'a pas fini de se battre pour défendre ses droits et ceux de ses semblables. Faisant référence aux événements de Stonewall (événement à l'origine de la Fierté gaie) elle fait l'apologie de la détermination des transgenres dans la lutte pour l'acceptation de la diversité.

«Dans les années 1960, à New York, il était interdit de servir de l'alcool aux gais, transsexuels, lesbiennes, transgenres, etc. Stonewall était un bar de travestis et régulièrement la police tabassait quelques personnes, les envoyait en prison quelques jours et les relâchait ensuite. À un moment donné, la police a fait une descente et une travestie du nom de Sylvia Ribeira a lancé une bouteille de bière en direction des policiers. Ensuite, d'autres filles comme elles ont commencé à frapper les policiers avec leurs souliers à talons hauts. Pas les gais, pas les lesbiennes, mais des travestis et des transgenres comme moi. Ça a pris trois jours et des centaines de policiers pour venir à bout d'une gang de filles comme moi.»

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Pour en connaître davantage sur les batailles juridiques de Micheline Montreuil et sur le phénomène des transgenres, consultez les sites du couple Montreuil-Morgan.

Site de Micheline Montreuil: www.micheline.ca
Site de Michèle Morgan : www.michelemorgan.ca

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